Les carnets aujourd’hui : outils d’apprentissage et objets de recherche

Les carnets aujourd’hui : outils d’apprentissage et objets de recherche est un ouvrage paru aux Presses Universitaires de Caen à la fin de l’année dernière (voir couverture en fin de billet). Dirigé par Sophie Hébert-Loizelet (professeure agrégée, laboratoire Litt&Arts) et Elise Ouvrard (INSPE  Normandie Caen, Normandie Université, laboratoire ERIBIA), il est issu de la Journée d’études que cette dernière a organisé avec Jean-Philippe Georget le 23 mars 2016 à l’ESPE de l’Académie de Caen Université de Caen Normandie.

Inscrite dans le prolongement de plusieurs journées d’études déjà organisées dans cette même ESPE et intitulées Carnets d’artistes, d’élèves et de chercheurs (2012-2013) (voir le carnet de Serge Martin : art, langage, apprentissage : https://arlap.hypotheses.org/2031)  cette journée cherchait à faire le lien entre situations d’enseignement-apprentissages et recherches en éducation, en particulier les recherches en didactiques des disciplines.

Le carnet est en effet un support d’apprentissage encouragé dans les programmes de certaines disciplines telles que le français (carnet de lecture), les sciences expérimentales (carnet d’expériences et d’observations) ou les arts visuels (carnet d’artistes), sans qu’il faille y voir une définition fermée du champ des pratiques possibles, comme le montrent lors de cette journée les présentations d’Elise Ouvrard (carnets de voyage en anglais), de Dominique Briand (exploitation de carnets de guerre en histoire) ou encore de Médéric Briand (carnets sensoriels en géographie).

Dans leur introduction principalement référencée aux spécialistes de critique génétique et aux théoriciens des genres littéraires, les deux coordinatrices de l’ouvrage s’essayent à une définition du carnet qui traverse un grand nombre de ses usages pratiques à partir de sa « matérialité foisonnante et insaisissable » (p. 9). De ce riche essai définitoire, je retiendrais (sélectionnant et recomposant quelque peu) trois propriétés spatiales du carnet.

1° c’est un objet de petite taille qui a toujours « sa » place. Elle lui est attribuée par son propriétaire/auteur. Cela peut être toujours la même : il est bien rangé, comme un point fixe de la vie. Ou bien, il est mobile, on le tient par devers soi, en déplacement, près du corps, dans la poche, dans un sac. Ou bien, il est alternativement l’un et l’autre. Ou bien encore, sa mobilité épouse des rythmes différents, du quotidien aux déménagements qui marquent une vie. Cette propriété dit de lui qu’il fait « lien concret, c’est-à-dire de proximité, entre le sujet et le monde, le sujet et les autres, le sujet et son propre loi » (p. 10). C’est aussi un objet qui dure, précisément pas un consommable qui se jetterait une fois rempli et serait remplacé à l’identique. Il dure, il manifeste la durée, l’accumulation de carnets dit cette durée ;

2° Le carnet est un lieu, « lieu d’inscription ou de création. Absolument tout peut s’y trouver, tant que ce tout tient dans les contours étroits de l’objet » (p. 11). De fait, il s’y passe bien quelque chose qui ne pourrait pas se passer ailleurs, en tout cas pas de cette manière-là (c’est donc un lieu en géographie), et dont fait trace ce qui y est écrit, dessiné, collé, coincé entre deux pages. Mais une trace de quoi ? Peut-être pourra-t-on dire que s’il est un objet à soi, le carnet est un lieu de soi. On ne comprendrait sinon pas qu’il soit appréhendé comme un fétiche (p.13), qu’il soit doté d’une valeur propre. Trace d’une existence, d’une vie concrète, d’un corps qui éprouve, d’une main qui un instant a griffonné, esquissé…

3° Le carnet est alors un espace pour l’écriture ou un espace d’écriture, d’une écriture orientée vers « la note, le fragment, la forme brève » (p. 11), un espace qui permet le stockage, l’accumulation, la mise en série, la recopie, la reprise peut-être. Il prend place dans des réseaux d’écrits, dessins et autres œuvres situées en amont de la note, du fragment (ils les ont plus ou moins consciemment « inspirés ») ou en aval (les textes, dessins ou autres œuvres qui en sont sorties).

L’ouvrage est quant à lui une contribution aux recherches sur les carnets tels que peuvent s’en saisir des chercheur.e.s en didactiques de disciplines. Il s’agit de s’intéresser aux contenus d’apprentissages que des usages scolaires de carnets vont enclencher, soutenir, développer, sous certaines conditions inscrites dans des cadres de travail que l’on peut rattacher à des domaines et/ou à des disciplines enseignées à l’école.

Parmi les dix chapitres qui composent l’ouvrage, je soulignerais particulièrement quatre contributions qui relèvent pleinement le défi qui est celui des approches didactiques : établir des indices d’apprentissages que l’on peut imputer à des situations d’enseignement-apprentissages documentées.

Dans Le carnet dialogique pour un passage à la réflexivité : expériences en lycée professionnel Stéphanie Lemarchand s’attaque à la problématique de l’engagement d’élèves (de première bac professionnel vente et ASSP – Accompagnement Soins et Services à la Personne) dans la lecture de textes littéraires et dans l’écriture. Dans les pratiques de carnets dialogiques, les élèves notent dans leur carnet ce à quoi les fait penser une lecture, un film, puis soumettent ce carnet au regard d’un autre élève non désigné à l’avance. Celui-ci réagit librement avant que puis chacun.e récupère son carnet et réponde aux remarques par écrit. Un débat oralisé intervient dans un deuxième temps (il s’agit d’éviter que des élèves d’eux-mêmes se mettent en écart de tout débat). Il a pour point de départ ce que les élèves constatent de la confrontation de leurs carnets. Les binômes changent d’une œuvre à l’autre ; les consignes s’estompent progressivement pour un dialogue plus souple. Ces pratiques permettent aux élèves de prendre conscience de leur propre vision, des différences de visions entre eux, des évolutions produites par l’échange de carnets. Il s’agit en somme de faire l’expérience de la lecture, alors que très souvent aux épreuves du baccalauréat, les élèves tiennent un discours sur l’œuvre, qu’ils l’aient lue ou pas.

Dans Le carnet dans l’enseignement de l’écriture littéraire au lycée : spécificités et enjeux didactiques, Yves Renaud présente des pratiques développées auprès de gymnasiens (Canton de Vaud). C’est une posture d’auteur qu’il cherche à faire expérimenter. Pour cela, les élèves écrivent en moyenne deux fois 45 mn toutes les deux semaines à partir d’une amorce, à la manière des ateliers d’écriture. Yves Renaud revient sur cette pratique à partir d’un constat : « Après deux ans, les 42 élèves [auxquels il avait demandé s’ils avaient conservé leur carnet d’écriture] avaient TOUS conservé leur carnet, TOUS savaient où il se trouvait, sur quelle étagère, dans quelle pile, dans quel tiroir. Quelques-uns m’envoyèrent même une photo du coin de bibliothèque (situé parfois au chevet de leur lit) où était rangé le recueil de meurs écrits. Tous disaient vouloir le conserver » (p. 58). Il retient d’une interrogation sur les raisons d’une telle fidélité, entre autres, qu’ « enseigner l’écriture littéraire avec ce support [le carnet] pour outil, c’est accorder une grande confiance à l’élève : ce que tu écriras sera de toute façon […] le résultat d’une posture d’auteur. On est en pleine dévolution, pour cette fois reprendre un concept cher à la didactique : l’école offre à l’élève sa confiance en lui laissant la responsabilité de ses mots. Elle lui reconnaît une posture d’auteur à l’état brut » (p. 69).

Catherine Rebiffé et Roselyne Le Bourgeois-Viron proposent avec Des carnets en maternelle : une première approche de l’écrit, la riche analyse d’une toute première entrée dans l’écrit à partir d’un carnet que chaque élève tient durant une séquence, en classe de moyenne et grande section, pour tester, construire, jouer avec des sabliers. Dans quelle mesure les élèves peuvent tirer profit de la fonction de mémoire de ce qui a été vécu en classe, à savoir la découverte d’un objet – le sablier- et de sa fonction ? En quoi la matérialité des pages renvoie pour eux à une approche chronologique de leurs expériences ? Et que représentent-ils dans ce carnet ? Les élèves travaillent les repères dans le temps, la découverte des objets qui mesurent le temps. L’entrée dans l’écrit comme auteurs se fait sous la forme d’une dictée à l’adulte de quelques propositions complétant et donnant sens à ce qui a déjà été dessiné, représenté par l’enfant. Les reproductions de pages de carnet montrent des évolutions que permettent les occasions données de représenter plusieurs fois l’objet à découvrir.  D’objet singulier du quotidien, le sablier évolue vers une vision plus technique, même si tout cela est tâtonnant. Concernant l’apprentissage de l’écrit, les enfants font l’expérience d’un premier penser/parler, dans un dialogue avec l’adulte au moment de la dictée, pour fixer ce qui a jailli sur le mode de la conversation. S’installe ainsi une première mise à distance propre à l’écriture qui inaugure un rapport réfléchi au langage. Et puis, le carnet procure ce plaisir de le posséder, de l’organiser en le paginant, le décorant, de se l’approprier en traçant des premiers mots, dessinant des sabliers… et aussi des princesses.

Avec Le carnet de voyage à l’école primaire : un outil de mise en œuvre de l’approche par compétences ? Elise Ouvrard propose un carnet de voyage en anglais, un carnet pour préparer, accompagner un voyage en Angleterre et lui faire écho via les représentations du pays visité en voyage scolaire. Cette proposition a été faite à quatre professeures des écoles et il s’agit de voir comment les enseignantes s’en emparent au service d’une logique d’approche par compétences. L’hypothèse est aussi faite que la réalisation de ce carnet de voyage favorisera les liens entre disciplines, dont on sait qu’ils sont difficiles à construire au-delà de « ponts » thématiques. Dans le retour d’expérience, les professeures soulignent des moments clés : le lien entre école et maison pour nourrir le carnet en amont, l’instauration d’un dialogue par le carnet avec les familles en Angleterre, l’expression des élèves sur les moments où au retour leurs familles ont pu découvrir leur carnet. L’analyse des carnets montre l’expression de tensions et d’émotions associées à la découverte, des traces de l’évolution de soi et une créativité, un bricolage plastique inventif pour faire ressentir ce qu’on a fait en Angleterre.  Si l’écueil de la liaison thématique comme principe d’interdisciplinarité est évité, avec par exemple un travail en mathématiques et anglais sur la notion de mesure, les liens restent ponctuels.

Ces riches expériences montrent l’étendue des possibilités d’apprentissage offertes par des usages multiples des carnets, de la maternelle aux lycées et dans un large empan disciplinaire dont l’exploration ne fait que commencer. De ce fait, l’ouvrage peut intéresser non seulement des enseignants et des formateurs, mais aussi nombre de chercheur.e.s en didactiques intéressés par des expériences et des références dont elles et ils peuvent manquer, chacun.e pour « leur » propre didactique disciplinaire.

Pour en savoir plus sur l’ouvrage 

Les carnets aujourd’hui, outils d’apprentissage & objets de recherche, dirigé par Sophie Hébert-Loizelet et Elise Ouvrard, Caen, Presses Universitaires de Caen, Collection Symposia, 2019, 210 pages. URL : http://www.lcdpu.fr/livre/?GCOI=27000100811850

Carnet-2016
Affiche de la journée d’études, 23 mars 2016, réalisation : Dominique Hureaux (MRSH Caen, Université de Caen Normandie

carnet couverture

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